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Penser en images - Temple Grandin

Temple Grandin est née autiste. A quatre ans, elle ne parle toujours pas. Devant le diagnostic imparable du médecin, sa maman refuse tout net l’internement dans une institution spécialisée qui lui est suggéré. Elle éduque sa fille sans donner toute la place au handicap. Elle lui apprend à communiquer avec le monde extérieur, à donner la main aux personnes qu’elle rencontre, à rendre de petits services dans le ménage, à travailler. Enfin, elle la place dans une école où elle peut apprendre à collaborer avec d'autres élèves dans la réalisation de travaux pratiques.

Une fois le contact amorcé avec d’autres élèves de sa classe, elle s’aperçoit qu’ils ne pensent pas comme elle: ils arrivent à conceptualiser à l’aide de mots. Pour elle, par contre, tout se qui se passe dans sa tête se fait par le truchement d’images qui se superposent. Dites le mot « chaussure » et elle voit une page entière de Google-images défiler devant elle, avec toutes les formes, toutes les couleurs, tous les odeurs possibles de chaussures que sa mémoire a pu enregistrer depuis qu’elle observe le monde.

Mémoire visuellle et prépondérance des détails

Cette mémoire visuelle particulièrement développée est l’outil dont elle dispose pour s’épanouir, notamment dans le domaine artistique. Mais son cerveau ne lui permet pas de comprendre les concepts intellectuels. La pensée abstraite lui apparaît comme trop éloignée de ce qu’elle connaît de la réalité. Alors, elle s’investit dans la résolution de problèmes pratiques.

Squeeze Machine

Une autre caractéristique de son esprit est que, comme la plupart des personnes atteintes d’autisme, elle perçoit d’abord les détails, avant de voir l’ensemble auquel il se rattache. Par exemple, elle verra la tache de sauce tomate sur une nappe avant de voir la table et les personnes qui y sont assises. Si la tache ne correspond à rien de ce qu’elle a pu voir dans le passé, elle pourra éprouver de vives émotions, en avoir peur et refuser de s’asseoir à cette table, non pas à cause de la mine inquiète des autres convives, mais à cause de cette malheureuse tache de sauce tomate.

La femme qui pense comme les vaches

Comme beaucoup de personnes atteintes de déficiences mentales comme la sienne, elle ne tolère pas le contact physique avec d’autres personnes: cela provoque en elle une foule d’émotions trop difficiles à gérer. Au détour d’une crise de panique, elle se réfugie dans un appareil destiné à maintenir les vaches en place lorsqu’il faut leur administrer un soin vétérinaire. Elle constate que, comme c’est d’ailleurs le cas pour ce qu’elle a pu observer chez ses sœurs quadrupèdes, la pression opérée au niveau des épaules lui procure une sensation rassurante qui lui permet de recouvrer rapidement son calme. Elle décide alors de mettre à profit ses talents artistiques pour inventer la « Squeeze Machine », un engin qu’on trouve à présent dans certains hôpitaux, et dont la fonction est de calmer les crises d’angoisse chez certains patients atteints de troubles nerveux.

Mais Temple Grandin n’en reste pas au stade des observations. Diplômée d’université, conférencière de renom, puis enseignante, elle souhaite améliorer la condition animale au sein des élevages et dans les centres d’abattage du bétail où sa recherche au sujet des bovins l’a conduite. Comme elle l’exprime dans une de ses conférences, une vache ne peut être considérée comme de la viande qu’à partir du moment où elle a été abattue. Avant ce stade, elle est une âme vivante et, à ce titre, il convient de la traiter dignement, sans la brutaliser, en tenant compte du mode de fonctionnement mental qui lui est propre.

Pour ce faire, elle dessine des plans ingénieux et met au point des installations destinées à tranquilliser les vaches à l’intérieur de leur enclos. Avec ce système, les éleveurs constatent que tout se passe beaucoup mieux, tant pour les gardiens de troupeaux que pour les animaux: cela réduit considérablement le nombre d’accidents de travail et permet d’éviter ces pertes tragiques de bétail qui leur semblaient jadis inévitables. Aujourd’hui, plus de la moitié des centres d’abattage de bétail des Etats-Unis et du Canada sont construits à partir des plans du Professeur Grandin.

Certes, tous les problèmes éthiques et écologiques que pose la production industrielle de viande d’élevage demeurent sans réponse. Effectivement, si Temple Grandin est brillante sur le plan de l’observation du terrain, elle ne dispose pas des prédispositions cérébrales indispensables au mode de pensée abstraite et la remise en question de l’exploitation de l’animal par l’homme n’est visiblement pas sa tâche.

Vers plus de complémentarité dans la différence

Les études qui ont pu être réalisées par Temple Grandin au sujet des bovidés trouvent des prolongements dans l’analyse du comportement d’autres espèces animales, notamment chez les chiens et les chevaux, dont les processus mentaux fonctionnent également par associations d’images. Mieux comprendre les mécanismes émotionnels de tous ces compagnons peut nous aider à guérir de cette fâcheuse tendance qui consiste à projeter sur tout ce qui bouge notre mode de penser anthropocentrique et peut – c’est mon rêve – nous permettre de vivre tous, un jour prochain, en parfaite harmonie avec eux.

Un autre aspect que je trouve stimulant, de par les travaux réalisés par cette personne pour mieux comprendre l’autisme et pour en différencier les formes chez les individus qui en sont atteints, a trait à ce que le Professeur Howard Gardner appelle « les intelligences multiples ». Cette reconnaissance des différentes formes d’intelligence qui nous caractérisent pourrait être une porte ouverte vers plus de complémentarité dans la différence au sein de notre société, vers plus de respect pour l’originalité de chacun en particulier, au lieu de cette normalisation des individus au moyen, notamment, de programmes scolaires homogènes et de ce lamentable nivellement par le bas que nous connaissons aujourd’hui dans la plupart des écoles officielles.

Pour compléter notre information, il est possible de lire un des livres dont elle est l'auteure et dont les titres figurent sur le Site Web de Temple Grandin. Il existe aussi un film, qui retrace les événements majeurs de sa vie, ainsi que de nombreuses vidéoconférences qu'on trouve facilement un petit peu partout sur le Net.

Vidéoconférence

Le monde a besoin de toutes sortes d'esprits

Temple Grandin, diagnostiquée autiste alors qu'elle était enfant, raconte comment son esprit fonctionne et fait part de sa capacité à « penser en images », ce qui l'aide à solutionner des problèmes que les cerveaux neurotypiques n’arrivent pas toujours à comprendre. Elle affirme que le monde a besoin de personnes cataloguées autistes, tels que les penseurs visuels, les penseurs par modèle, les penseurs verbaux et tous les enfants de type « geek » intelligent.

En écoutant cette vidéo, j’ai réalisé qu’il ne faut pas être autiste pour tirer des leçons salutaires de l’enseignement de Temple Grandin. Contrairement à bon nombre de coachs qui rencontrent un certain succès à l’heure actuelle, elle n’est pas le genre de personne à vous faire croire que vous allez pouvoir atteindre la lune si ce n’est pas dans vos moyens ; nous avons tous nos propres limites et il y a des choses que nous ne pourrons jamais réaliser, quels que soient les efforts déployés pour les y arriver. Voilà pourquoi il est important de découvrir les choses dans lesquelles nous pouvons exceller et de les développer au maximum. Mais la découverte de nos points forts passe inéluctablement par des phases d’échecs et de succès ; il est très utile de rater des choses dans la vie, parce que cela nous place devant nos véritables points forts.

Mais elle n’est pas complaisante, non plus. Pour elle, nos points faibles et nos peurs face à l’inconnu ne sont pas une excuse pour ne pas progresser. Nous avons tous le devoir de confronter nos faiblesses, et le meilleur moyen de les surmonter est de les reconnaître avec précision : nous ne sommes jamais trop spécifiques dans ce travail de décryptage si nous voulons que notre situation s’améliore. Par exemple, une personne qui, comme les autistes, n’est pas douée pour les interactions sur le plan relationnel et n’arrive pas à communiquer spontanément avec le monde extérieur doit se constituer un portfolio qu’elle peut présenter pour se faire connaître d’autrui, ce qui ne manquera pas d’ouvrir la porte aux opportunités dont elle aura besoin pour trouver sa place dans la société.